Dîner avec Mémorable

Rencontre avec...

Entretien avec Bruno Collet, réalisateur de Mémorable

Pourquoi vouliez-vous traiter de la disparition, la désintégration ?
Le délitement est la métaphore de la perte de mémoire. S’agissant de la dégénérescence neurologique d’un peintre, j’ai cherché dans l’histoire de l’art, un exemple pictural qui puisse me permettre de traduire cinématographiquement cet état. Les montres molles de Dalí ont été mon point de départ. Sur la toile de l’artiste catalan, les matières molles se déforment et « coulent » vers le sol. Pour mon film, j’ai inversé le processus. Les objets se déforment et se transforment en gouttelettes qui s’élèvent dans les airs. Ce choix non seulement insuffle un côté fantastique au film, mais il permet aussi de donner à la scène finale un onirisme poétique qui contrebalance la douloureuse séparation de deux êtres chers.

Comment avez-vous travaillé sur les effets picturaux pour donner à voir cette matière qui fond et s’effrite ?
Comme dans mes précédents films, toute technique est bonne à prendre si elle permet de concrétiser mes idées. Dans Mémorable, dessin animé, stop motion et images de synthèse ont été utilisés. Ce choix implique une post-production assez longue et complexe qui ne cadre pas toujours avec mes idées de dernières minutes.

Comment avez-vous écrit les séquences et en particulier les dialogues qui illustrent aussi à leur manière la désintégration ? Vous êtes-vous basé sur des témoignages du réel ?
Louis, le personnage principal, cache ses pertes de mémoire en pratiquant un humour ironique. Il trompe son monde. Enfin, il le pense. Cette manière de se protéger, je l’ai effectivement remarqué chez des malades assez fiers de nature qui ne voulaient pas perdre la face. Cet humour est aussi pour moi essentiel. Il me permet de traiter un sujet assez « lourd » en insufflant un peu de légèreté. L’écriture des dialogues de Mémorable s’est faite assez naturellement. À la manière de personnes prises de fous rires dans un enterrement, je voulais que le texte soit le plus souvent imprévisible et en discordance avec l’image. Le but recherché n’était pas uniquement de désamorcer la violence d’une scène mais aussi de déstabiliser le spectateur.

Peignez-vous sur toile vous-même ?
Non, je peins très peu. Je pratique principalement, depuis les beaux-arts, la sculpture. C’est d’ailleurs grâce à elle que j’ai découvert l’univers de l’animation. En 1995, on m’a appelé pour réaliser des personnages pour une publicité. J’ai alors arrêté de travailler sur des bronzes pour me retrouver les mains dans la pâte à modeler.

L’évolution des désintégrations est aussi reconnaissable dans la peinture à l’intérieur du film, celle que produit Louis, pourquoi vouliez-vous renforcer l’impact en donnant à voir cette évolution de son art ? Est-ce pour le simple plaisir de la mise en abyme ?
Pas seulement. La scène des « tableaux » permet aussi aux spectateurs de remonter le temps, de réaliser en observant les anciennes toiles que ce couple de personnes âgées a lui aussi été jeune, beau et surtout très amoureux. Cette séquence rend aussi hommage au peintre William Utermohlen. Ce peintre a été pour moi décisif. Souffrant d’Alzheimer, l’artiste a continué à se portraitiser malgré l’évolution de la maladie. Ses tableaux sont bouleversants. Ils nous offrent le regard du malade sur sa propre dégénérescence neuronale. Son travail m’a convaincu de raconter l’histoire de Mémorable non pas vue de l’extérieur, mais de l’intérieur, à travers le regard et le ressenti du patient

Louis semble avoir à un moment le désir de disparaître à son tour, plutôt que de voir le monde autour de lui disparaître, qu’est-ce qui vous intéressait dans cette séquence ?
La perte de son autonomie. Les choses sont pour lui de plus en plus dures à effectuer. Avec le suicide, il pense avoir trouvé une solution pour mettre fin à son calvaire. Pourtant ce geste irrémédiable, il n’est même plus dans la capacité de le réaliser.

Y a-t-il des libertés que le format court métrage vous a apportées en particulier ?
Mes fidèles partenaires que sont les productions Vivement Lundi ! et France TV me laissent depuis une vingtaine d’années une liberté totale dans le choix de sujet et dans la façon de le traiter. Je doute que la réalisation d’un long m’autorise une si grande liberté.

Quelles sont vos œuvres de référence ? Cinématographiquement et picturalement ?
Elles sont multiples. Cependant dans la peinture, comme au cinéma, elles ont en commun de m’avoir profondément bouleversé à la même période, celle de l’adolescence. Bouleversé par ce qui se révélait pour moi inattendu :  être complètement subjugué par une œuvre que je ne comprenais pas. Combien de fois, à partir de mes treize ans, suis-je allé au cinéma pour tenter de comprendre la quête du colonel Kurtz d’Apocalypse Now ou de David Bowman, voyageur intersidéral de 2001, Space Odyssey.

Pour voir Mémorable, rendez-vous aux séances de la compétition nationale F3.

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