Breakfast avec Invisível Herói (Invisible héros)

Rencontre avec...

Entretien avec Christèle Alves Meira, réalisatrice de Invisível Herói (Invisible héros)

Si je ne me trompe pas, ce film est mis en scène alors qu’il ressemble parfois à un documentaire. Comment avez-vous fait ?
Duarte est un passionné de littérature. Il passe ses journées à lire dans la bibliothèque remplie de livres en braille qu’il a constitué au fil des années. Elle est située dans la résidence pour personnes non-voyantes dans laquelle il vit (qui est filmée dans la première partie du court métrage). Il déteste les biographies. Dès le départ, il était donc évident qu’il serait plus susceptible de jouer dans une fiction que dans un documentaire (même si c’était ma première idée). Je voulais m’amuser, donner l’impression que tout était vrai alors que tout était (presque) faux. C’est pour cette raison que la première partie du film ressemble à un documentaire : Duarte est filmé dans sa vie quotidienne, sa voix off nous décrit son goût pour la littérature et nous invite à nous immerger dans son monde imaginaire. Mais, le style documentaire utilisé est faux car notre héros quitte rapidement sa résidence pour partir à la recherche de Leandro, son ami imaginaire. Pour Duarte, rencontrer de nouvelles personnes est un moyen de sortir de la solitude. Cela vous permet de vous révéler, ou de révéler une nouvelle facette de vous. L’histoire a été très scénarisée. La mise en scène, en revanche, a été préparée avec précision pour donner l’impression qu’il s’agit d’un documentaire. La plupart des plans et scènes filmés dans la rue avec de vrais figurants ont été tournés en une seule prise. Travailler avec une personne non-voyante a été une expérience absolument fantastique qui m’a permis de remettre en question notre vision du monde. Duarte nous invite à voir les choses sous un angle nouveau, à aller au-delà de ce qui est visible et à ouvrir le champ de l’invisible.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le personnage principal ? 
Le personnage de Duarte est un mélange de sa vraie personnalité (un homme non-voyant, passionné de littérature, vivant dans une ville touristique en bord de mer à proximité de Lisbonne, qui aime chanter et parler avec les autres) et d’un personnage fictif (un écrivain, lié à la culture du Cap Vert, secrètement amoureux d’une femme qu’il photographie et pour laquelle il a écrit une chanson). J’ai rencontré le vrai Duarte alors que je recherchais des acteurs non professionnels pour mon premier long métrage. J’ai mis des affiches dans des institutions accueillant des personnes non-voyantes. C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés et nous sommes devenus amis immédiatement. Mon long métrage a mis un peu de temps à être financé et nous avons décidé de tourner ce court métrage entre-temps.

Que retirez-vous de votre collaboration avec Duarte ?
Ma relation avec Duarte a toujours été détachée de son handicap, même avant que je ne fasse ce film. J’oublie souvent que Duarte est aveugle. Il a une très grande capacité d’adaptation et beaucoup d’autodérision. C’est un homme unique en son genre. Il m’a appris à rire de certaines situations. Par exemple, au début de notre amitié, je prenais des précautions à chaque fois que nous descendions des escaliers. Il me disait en riant : « Ne t’inquiète pas, je vois. J’ai des yeux sur mes orteils et mes mains ». Je suis maintenant convaincu que c’est le cas. Il voit le monde différemment, mais il le voit ! Je n’ai eu aucune difficulté à le filmer. C’était très drôle. On a dû trouver des façons créatives de le guider dans les décors en extérieur. Tout comme moi, Duarte est un grand joueur, donc nous nous sommes beaucoup amusés. Je lui faisais confiance et il me faisait confiance, donc tout devenait possible. Lorsque j’écrivais le scénario, j’ai ressenti le besoin de partager sa vision du handicap, libérée de toutes nos idées préconçues. Nous n’avions peur de rien, pas même d’être ridicules. Duarte est un homme libre et avec beaucoup d’esprit. C’était très émouvant de lui montrer, ainsi qu’à ses amis de l’institut, le film une fois fini. Les sons, ses propres souvenirs du tournage, et un autre élément mystérieux qui n’appartient qu’à lui constituent ce qui lui permet de voir sans le sens de la vue.

Y a-t-il des libertés que le court métrage vous a apportées ?
Absolument ! Le format court permet d’expérimenter des choses, sans aucune limite. Même si je suis sur le point de tourner mon premier long métrage, je ne crois pas en la distinction hiérarchique entre les longs métrages et les courts métrages que l’industrie cinématographique semble chercher à nous imposer. Tout dépend du sujet et de la grammaire, de la manière dont nous voulons nous exprimer. Il s’agit simplement de médiums différents.

Quelles sont vos références cinématographiques ?
Mes références cinématographiques changent en fonction des projets. Pour Invisível Herói, mon inspiration principale était liée à la littérature. Ce sont les hétéronymes de Fernando Pessoa (qui apparaît dans le film sous les traits de l’homme-statue) qui ont inspiré la quête de Leandro et sa promenade dans Lisbonne. Je n’ai pas eu de référence cinématographique pour écrire et tourner le film. Mais deux grands réalisateurs m’ont sans aucun doute marquée. Robert Bresson a dit « L’aventure de la réalité consiste à suivre les pas de l’inattendu ». D’ailleurs, avec Invisível Herói, j’ai dû provoquer la réalité, ou apprendre comment l’attendre. Je pense aussi au travail d’Abbas Kiarostami, qui ne s’est jamais autorisé à filmer du naturalisme facile, bien que ses fictions gardent une trace du passage dans la réalité.

Pour voir Invisível Herói (Invisible héros), rendez-vous aux séances de la compétition internationale I3.

 

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