Dîner avec Günst ul vándrafoo (Rafales de vie sauvage)

Rencontre avec...

Entretien avec Jorge Cantos, réalisateur de Günst ul vándrafoo (Rafales de vie sauvage)

Pourquoi avez-vous voulu rendre votre personnage principal si mystérieux ?
La façon dont nous avons imaginé le personnage principal est très liée à l’adolescence. À mon avis, il s’agit de la période la plus mystérieuse de la vie, avec toutes ses limites et ses questions sans réponses. Les adolescents sont toujours pour moi de grands mystères, magnifiques aussi. Je pense que je ne pourrais pas les aborder sans un certain côté mystique. Le personnage principal de Rafales de vie sauvage est un individu qui évolue dans l’histoire avec un tas de questions en tête. Cette manière de créer des lacunes dans son portrait m’a semblé la meilleure façon d’exprimer ce besoin de réponses, et d’amener le public à se poser des questions plutôt qu’à trouver facilement des réponses. Je voulais que le public se sente le plus proche possible du héros, il fallait donc que tout ce mystère dans sa tête crève l’écran, et cette absence de réponses tout au long du film y contribue, je pense.

La caravane est-elle un symbole de liberté ou d’emprisonnement ?
De manière générale, une caravane pourrait être un symbole de liberté. Mais dans le cas présent, nous l’avons choisie pour des raisons opposées. Une caravane est une maison mobile, mais celle du film ressemble à peine à une maison et ne peut pas bouger. Elle ressemble plus à une prison, avec tous ces verrous… Elle n’est attachée à aucun véhicule, elle est donc immobilisée au milieu de ce terrain, derrière ces murs. Dans ce film, la caravane est devenue un symbole d’emprisonnement et de captivité, et j’ai pensé que c’était un outil particulièrement puissant pour montrer que la jeunesse, la curiosité et la nature sont assez fortes pour s’extraire de la cage. Dans de nombreuses scènes, le personnage a facilement réussi à faire sauter les verrous malgré son père qui tente de le maintenir à l’intérieur de cet espace si oppressant. Mais les efforts du père sont vains. On ne peut mettre de limites à l’expérience humaine. La vie franchit toujours ces remparts.

Dans quelle mesure le thème de l’émancipation vous intéresse-t-il, et avez-vous d’autres projets mettant en scène de jeunes hommes en pleine construction de leur autonomie ?
Je m’intéresse beaucoup à l’adolescence et à ses différentes composantes, notamment l’émancipation et la recherche d’identité. Je crois que les adolescents constituent une matière cinématographique à la fois immense et exceptionnelle, de même que l’univers infini qui les entoure et la façon dont leur corps semble inachevé, la façon dont ils s’habillent pour conquérir leur propre part du monde, la façon dont ils observent la vie derrière leurs cils épais, ainsi que la façon dont ils parlent et écoutent. Tout ce que j’écris ou essaie de filmer concerne l’adolescence d’une manière ou d’une autre. Je travaille actuellement sur mon premier long métrage et, là encore, le personnage principal est un adolescent en quête de son identité et de sa place dans le monde. Mais dans ce long métrage, les émotions et les lieux sont tout à fait différents.

Comment avez-vous choisi l’âge de votre personnage et qu’est-ce qui vous intéressait dans cet âge-là ?
Ce choix m’a semblé assez naturel et répondant aux besoins du film. Au départ, le personnage était beaucoup plus jeune, mais à un moment donné, j’ai senti qu’il devait y avoir plus d’urgence, de curiosité et de soif de liberté, et tous ces ingrédients se trouvent massivement dans les hormones des adolescents. Ces années sont des périodes de changements extrêmes et vertigineux, de peur et de vulnérabilité, de courage sauvage et irréfléchi… Pour moi, le personnage ne pouvait pas avoir un autre âge.

Vous intéressez-vous à la question de la pression du groupe ? La jeunesse est-elle un pivot en ce qui concerne les règles établies ?
La pression du groupe est sans aucun doute une des choses qui gouvernent l’adolescence. Mais dans ce film, je n’ai pas cherché à évoquer la façon dont un groupe de personnes peut pousser un individu à faire telle ou telle chose. Il s’agissait plutôt d’explorer une pulsion primitive : le besoin de se sentir partie prenante de quelque chose, d’être un maillon de la chaîne, de trouver une identité. Le personnage principal le désire si fort qu’à un moment donné, le film semble être un rêve et nous ne savons pas si le jeune homme a réellement rencontré ce groupe d’adolescents déjantés ou s’il l’a seulement rêvé. Mais ce que j’ai souvent eu en tête durant la réalisation du film, c’est ce que vous mentionnez : le fait que « la jeunesse est un pivot en ce qui concerne les règles établies ». L’univers du film est entièrement construit sous le poids d’un ensemble de règles très strictes établies par le père, et il évolue au gré des besoins d’un personnage qui cherche à se libérer de ces règles et de ces murs. La jeunesse est la période idéale pour remettre en question et enfreindre les règles. Je pense même que c’est obligatoire et inévitable, en quelque sorte biologique. Dans Güeros (Alonso Ruizpalacios, 2014), une citation de Salvador Allende apparaît lors d’une émeute étudiante : « Ser joven y no ser revolucionario es una contradicción » (Être jeune et ne pas être révolutionnaire est une contradiction). Les jeunes générations devraient constamment examiner en profondeur le statu quo de leur société afin de démolir ce qui ne fonctionne plus. C’est le seul moyen de changer les choses et d’avancer.

 Y a-t-il des libertés que le format court métrage vous a apportées ?
Absolument. Il est pour moi crucial d’identifier les idées pouvant me servir de boussole pour me guider dans la réalisation d’un film et répondre à toutes les questions difficiles. Pour ce court métrage, le format a un peu joué ce rôle. Nous savions que nous voulions cadrer toute l’histoire dans l’état d’esprit et le point de vue de l’adolescent. C’était très lié à la possibilité de ne voir qu’une infime partie du monde et au désir impérieux de liberté. Nous avons même fini par faire correspondre notre format à la taille des fenêtres de la caravane, des carrés aux coins arrondis. Tout au long du film, les sons et les personnages ont constamment tendance à se situer en dehors du cadre, et souvent, l’espace est déconstruit, brisé en petits morceaux, comme si le film lui-même ne pouvait pas voir l’ensemble de l’image. C’est seulement à la fin, lorsque l’adolescent est libéré, que l’on a un plan large. Comme s’il n’avait pas pu avoir une vue plus large du monde jusque-là. Les moments du film qui me satisfont le plus sont ceux qui ont le plus été déterminés par ces idées centrales. Et ceux dont je ne suis toujours pas content sont ceux pour lesquels nous avancions sans trop regarder la boussole.

Quelles sont vos références ?
Parler des références est toujours un peu curieux pour moi, car il y a un côté magique autour de cela. J’ai l’impression qu’en fait, les œuvres que l’on a en tête pendant la réalisation d’un film n’importent pas vraiment, le film devient un être très différent et indépendant. En outre, le public nous surprend toujours à repérer d’autres références dans notre film, car même si l’on n’y a jamais pensé, inconsciemment, elles ont effectivement influencé le film. Et cela se produit même avec des films que l’on n’a pas vus. C’est vrai, je vous jure. Tout au long de la réalisation de ce court métrage, j’ai eu à l’esprit des films comme My childhood (Bill Douglas, 1972-1978), Güeros (Alonso Ruizpalacios, 2014), Little Fugitive (Ray Ashley, Morris Engel, Ruth Orkin, 1953), El Pas del Riu (Lluis de Sola, 2013), Violet (Bas Devos, 2014) et bien sûr Canino (Yorgos Lanthimos, 2009) que j’adore et qui est partout dans Günst ul vándrafoo. Mais d’autres y ont vu des films comme Spring Breakers (Harmony Korine, 2012), Beau travail (Claire Denis, 1999) ou A Ghost Story (David Lowery, 2017), et c’est vrai, ils sont tous quelque part dans notre film, de différentes manières.

Pour voir Günst ul vándrafoo (Rafales de vie sauvage), rendez-vous aux séances du programme L2 de la compétition labo.

 

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