Dernier verre avec Bab Sebta

Rencontre avec...

Entretien avec Randa Maroufi, réalisatrice de Bab Sebta

Le film est dédié à votre père. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce qu’il faisait ?
Mon père était inspecteur des douanes jusqu’à la fin des années 1990. Il a travaillé surtout dans des aéroports à Laâyoune, Casablanca, Marrakech,…  Plusieurs membres de ma famille maternelle viennent du nord et travaillent dans l’import, l’export, la douane, la frontière de Sebta. Il nous est déjà arrivé de consommer de la marchandise de saisie douanière en provenance de Sebta. C’est un univers qui m’est assez familier.

Quelles autres recherches avez-vous effectuées ?
J’ai vécu plusieurs années dans la région de Tanger et étudié 4 années à l’Institut National des Beaux-Arts de Tétouan. J’ai toujours été marquée par l’influence espagnole de cette région, quasi omniprésente, que l’on trouve dans le dialecte régional, le mode de vie, et particulièrement dans la culture de consommation. En décembre 2015, j’ai eu l’occasion de séjourner à la résidence d’artiste Trankat sous l’invitation de Bérénice Saliou, directrice artistique actuelle de l’ICI. J’ai passé trois semaines à faire des allers retours à pied et en voiture pour observer « le ballet » des individus autour de la frontière de Bab Sebta. Le territoire très particulier de Ceuta génère des rapports humains hors du commun. Il y a une perte de repères, une folie de l’espace.

Parlez-nous un peu de la reconstruction des scènes. Comment s’est déroulé le tournage ?
Bab Sebta est une suite de reconstitutions de situations observées à la frontière de Sebta. Comme il est strictement interdit de prendre des images (comme je le souhaitais) à la frontière, j’ai fait le choix d’envisager ce projet sous un angle plus « conceptuel ». Le film est entièrement tourné dans un studio à Azla (ancienne usine de mortadelle) avec 2 points de vue différents, un zénithal et un frontal et avec de vraies personnes travaillant réellement à la frontière ainsi que des habitants locaux. Il n’a pas été difficile de faire jouer les contrebandiers leur propre rôle même s’ils évoluent dans un secteur informel. Dès le départ, j’ai créé des liens de confiance avec eux en leur expliquant que nous allions travailler ensemble, que c’était une collaboration dans un cadre professionnel. Les personnes étaient très motivées parce que la question les intéressait et cela les a beaucoup amusés de jouer leur propre rôle dans un espace clos. Ils ont vécu cette expérience comme une véritable partie de plaisir. J’ai recueilli des interviews pendant les repérages. La scène de tournage faisait à peu près moins de 50m², avec deux caméras. La seule chose que j’ai demandé aux acteurs est de ne pas sortir du cadre. Je leur ai donné des situations et les ai laissés les interpréter. Dans le film, on voit trois différents moments de la traversée pour les porteurs et porteuses de la marchandise mais aussi pour des personnes qui traversent la frontière (touristes ou autre). Des moments d’attente, des moments de préparation de la marchandise au niveau des hangars, le moment de ce que j’appelle libération, quand une avalanche humaine se produit. La dimension formelle et théâtrale du film est un gage de liberté par rapport au sujet. Je désirais m’éloigner le plus possible de l’image médiatique habituelle qui couvre ce lieu, pour laisser aux personnes filmées la possibilité de s’exprimer dans un espace-temps autre que celui de la frontière. Loin des vrais lieux, je souhaitais donner aux travailleurs une importance qu’ils ont beaucoup moins dans le paysage.

Pouvez-vous nous expliquer votre choix de voix-off et l’enchaînement entre les différentes voix ?
Il y a d’abord les témoignages des contrebandières que j’enregistrais quand je le leur rendais visite depuis 2015, ensuite le témoignage d’anciens travailleurs dans la contrebande à la frontière dont mon cousin et son ami. Après le tournage, au moment du montage son, j’ai réécrit la voix espagnole en m’inspirant d’articles de presse que j’ai fait jouer par une amie marocaine. J’ai aussi interviewé au même moment le beau-père de mon frère, douanier retraité de la génération de mon père qui me racontait des histoires vécues à la frontière de Melilia. J’ai aussi écrit un passage que je lui ai demandé de jouer en plus de son vrai témoignage. Il y a donc un mélange entre ses vraies histoires et quelques fragments fictifs. Je voulais avoir des voix avec différents statuts, mais aussi avec un statut « fragile » comme la voix espagnole qu’on ne sait pas si elle fait partie des autorités espagnoles ou marocaines, qui est perdue malgré son expérience de 13 ans de travail à Ceuta et qu’à la fin, elle nous dit qu’elle a été arrêtée un jour à la frontière puisqu’elle dessinait. Cela pourrait être effectivement un usager lambda de la frontière, un agent d’autorité, moi-même,… La dimension esthétique et formelle pouvait prendre le dessus. La voix brute des témoignages vient équilibrer cela.

Qu’aimeriez-vous faire partager avec ce film ?
Ma volonté est de retranscrire cette tension si particulière ressentie sur ce petit territoire qui sépare l’Afrique de l’Europe mais aussi un état du monde plus général.

Y a-t-il des libertés que le format court métrage vous a apportées en particulier ?
J’estime que mes propositions ne peuvent pas tenir dans un format long. Il y a souvent un parti pris formel important. Il ne faudrait pas ennuyer le spectateur. Enfin même moi, je m’ennuierai et c’est la raison pour laquelle je ne pense pas passer au long, en tout cas pas pour le moment, le format court me convient parfaitement.

 Pour voir Bab Sebta, rendez-vous aux séances de la compétition nationale F10.

 

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